Déclaration à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse 3 mai 2026

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« Une presse critique, indépendante et d'investigation est la sève vitale de toute démocratie.»
Nelson Mandela

La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (la Commission), par l’intermédiaire de son mécanisme spécial sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique, se joint à la communauté internationale pour commémorer la Journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée chaque année le 3 mai.

Cette importante journée commémorative a été proclamée par l’Assemblée générale des Nations Unies en décembre 1993, marquant la date de l’adoption de la Déclaration de Windhoek – un document historique adopté lors d’un séminaire sur la « Promotion d’une presse africaine indépendante et pluraliste ». La Déclaration de Windhoek a établi un certain nombre de principes clés relatifs à la liberté de la presse, notamment que « la création, le maintien et la promotion d’une presse indépendante, pluraliste et libre sont essentiels au développement et au maintien de la démocratie dans une nation, ainsi qu’au développement économique ». La liberté d’expression est indispensable pour se libérer de la tyrannie ; elle est le fondement de la liberté, de la justice, de la démocratie et du développement durable. Sans liberté d’expression, nous ne saurions pas qui finance les guerres dévastatrices qui font rage sur le continent, ni l’ampleur du phénomène des civils déplacés et des réfugiés, ni le pillage et le vol des ressources du continent par un certain nombre d’acteurs, avec la complicité d’acteurs internationaux.

Ces principes ont également été réaffirmés dans la résolution ACHPR/Res.54(XXIX)01 sur la liberté d’expression, dans laquelle la Commission a reconnu que « la liberté d’expression est un attribut essentiel de l’existence humaine dans toutes les sphères de la vie et qu’il existe désormais une reconnaissance internationale généralisée du rôle cardinal de la liberté d’expression dans le progrès humain ».

Malgré ces avancées, la liberté de la presse est toutefois de plus en plus menacée à l’échelle mondiale. Dans le Rapport 2025 de l’UNESCO sur les tendances mondiales en matière de liberté d’expression et de développement des médias, il a été observé que «l’indice mondial de la liberté d’expression a baissé de 10 % depuis 2012.  Un certain nombre de facteurs à l’échelle mondiale ont eu un impact négatif sur la liberté de la presse, notamment des restrictions juridiques telles que des lois qui entravent le travail des médias, des poursuites stratégiques contre la participation publique qui ont pour effet de réduire au silence ou d’intimider les journalistes, un large éventail d’agressions physiques, ainsi qu'un large éventail d'agressions physiques, d'arrestations et de détentions arbitraires. À cela s'ajoutent les attaques numériques, qui constituent une tendance de plus en plus répandue dans les agressions contre les médias, notamment le harcèlement, le doxxing et les campagnes de désinformation, entre autres. 

Une autre préoccupation croissante concerne le recours aux coupures d’Internet et des réseaux sociaux pour restreindre la liberté de la presse. Comme le souligne Befeqadu Hailu, journaliste éthiopien et membre du collectif de blogueurs Zone 9 : « Pour le journalisme, Internet est désormais comme l’air que l’on respire […] Sans Internet, le journalisme moderne n’a plus aucun sens. »  Si les coupures d’Internet et des réseaux sociaux ont un effet néfaste sur les droits de l’homme pour la population, elles portent atteinte au cœur même de la liberté de la presse.

Les coupures d’Internet et des réseaux sociaux sont de plus en plus utilisées pendant les périodes de troubles et de manifestations, lors des examens nationaux et souvent pendant les cycles électoraux. L’une des justifications souvent invoquées est la protection de la sécurité nationale. Cependant, les coupures d’Internet empêchent non seulement les journalistes, les professionnels des médias et les organes de presse de fournir des informations et des actualités vérifiées, mais elles ont également un impact considérable sur la diffusion de l’information publique à la population.  Les coupures d’Internet ont de graves conséquences sur le travail journalistique, étant donné que l’absence d’accès à Internet affecte la capacité à accéder à l’information, en plus d’entraver les moyens par lesquels l’information est transmise. Cette situation est amplifiée dans les contextes de conflit armé où Internet et les réseaux sociaux deviennent des outils de communication de plus en plus indispensables.

À cet égard, il est important de se référer aux principes énoncés dans la Déclaration de principes sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique, adoptée par la Commission en 2019 pour donner effet à l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Plus précisément, le principe 38 sur la non-ingérence dispose que « les États ne doivent pas porter atteinte au droit des individus de rechercher, de recevoir et de diffuser des informations par tout moyen de communication et toute technologie numérique, à travers des mesures telles que la suppression, le blocage ou le filtrage de contenus, à moins que cette ingérence ne soit justifiable et compatible avec le droit international des droits de l’homme et les normes internationales en la matière ». La Déclaration souligne en outre que « les États ne doivent pas ni tolérer, ni se livrer à toute perturbation de l’accès à l’internet et aux autres technologies numériques pour des segments du public ou l’ensemble de la population ».

À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, la Commission appelle les États africains à réaffirmer leur engagement envers les principes relatifs au droit d’accès à l’information et au droit à la liberté d’expression, qui revêtent une importance cruciale en général, et plus particulièrement pour le travail journalistique. Un élément clé de la réalisation de ces droits, en particulier à l’ère numérique, est l’accès sans restriction à Internet à tout moment, mais surtout avant, pendant et après les élections. Les mesures coercitives et les coupures généralisées d'Internet doivent céder la place à une libre circulation de l'information afin de garantir la paix.

Une autre question urgente qui touche à la liberté de la presse est celle de l’intégrité de l’information. L’intégrité de l’information, c’est-à-dire l’exactitude, la cohérence et la fiabilité des informations, est de plus en plus menacée par la mésinformation et la désinformation. En réponse à cela, la Commission a adopté les résolutions suivantes : la résolution 620 sur la promotion et l’exploitation de l’accès aux données comme outil de promotion des droits de l’homme et le développement durable à l’ère numérique, concernant le droit d’accès aux données ; la résolution 630 sur l'élaboration de lignes directrices en vue d'aider les États à contrôler les entreprises technologiques quant à leur obligation de maintenir l'intégrité de l'information par le biais d'une vérification indépendante des faits, qui a pris note du récent recul des entreprises technologiques en matière d'intégrité de l'information, de protection de la liberté d'expression en ligne et d'accès à l'information, et s'est engagée à collaborer avec les États parties pour soutenir les efforts visant à promouvoir l'intégrité de l'information en ligne, y compris le rôle de la vérification indépendante des faits dans le contexte africain ; et la résolution 631 sur l'évaluation des contenus d'intérêt public à l'ère numérique et sur l'élaboration de lignes directrices visant à garantir un élément d'intérêt public pour toutes les plateformes opérant en Afrique, concernant la responsabilité des plateformes numériques en matière de droits de l'homme sur le continent. 

En outre, l'année prochaine, la Commission entamera la révision de la loi type sur l'accès à l'information pour l'Afrique, afin de l'adapter à son objectif à une époque où le contrôle de l'infrastructure numérique est la clé du pouvoir.

Alors que le monde célèbre la Journée mondiale de la liberté de la presse, c'est l'occasion de mettre en lumière la situation des journalistes en détention. Bien que de nombreux cas aient été signalés et méritent d’être soulignés, notamment celui de Mme Sandra Muhooza, qui a été libérée sous caution en mars 2026 après deux ans de prison,  la Commission note avec une profonde préoccupation que 2026 marque le 25e anniversaire de l’arrestation en Érythrée de 18 journalistes, arrêtés entre le 21 et le 23 septembre 2001.  Ces 18 journalistes, dont les noms figurent dans la communication 275/03 : Article 19 c. Érythrée,  ont été arrêtés, n’ont pas été inculpés ni jugés devant les tribunaux nationaux et ont été détenus au secret. 

Les persécutions et les poursuites à l’encontre des personnes qui critiquent les gouvernements doivent cesser. Les plateformes doivent protéger leurs utilisateurs contre les intimidations misogynes des trolls et mettre en place des interfaces adaptées à l’âge des enfants, à l’instar de ce qui se fait dans d’autres régions du monde.

En outre, la Commission, par l’intermédiaire de la Rapporteure spéciale sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique, appelle les États à respecter les principes fondamentaux de la liberté de la presse en Afrique. La Commission saisit cette occasion pour rendre hommage à tous les journalistes qui, avec assiduité, disent la vérité au pouvoir, souvent dans des situations difficiles. La Commission réaffirme « le rôle clé des médias et des autres moyens de communication pour garantir le plein respect du droit à la liberté d’expression, promouvoir la libre circulation de l’information et des idées, aider les individus à prendre des décisions éclairées et faciliter et renforcer la démocratie », comme le stipule la Déclaration de principes sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique

À cette occasion, unissons-nous en tant que continent pour affirmer notre droit inaliénable de prendre notre destin en main et, à cette fin, pour aller de l'avant en respectant et en mettant en œuvre notre droit à la liberté d'expression, tel qu'énoncé dans la Charte africaine.

Mme la Commissaire Ourveena Geereesha Topsy-Sonoo
Rapporteure spéciale sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique
Commission africaine des droits de l’homme et des peuples