DÉCLARATION À L’OCCASION DE LA JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
8 mars 2026, Banjul, République de Gambie
La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP ou la Commission) se joint à la communauté internationale en cette Journée internationale de la femme 2026 pour réaffirmer son engagement indéfectible envers le thème : « Droits. Justice. Action. Pour TOUTES les femmes et les filles. »
Ce thème n’est pas une simple aspiration : il constitue un appel pressant à transformer les promesses en protection, les principes en pratiques, et les lois en réalités vécues par chaque femme et chaque fille à travers l’Afrique. Il résonne avec le serment solennel de l’Agenda 2063 : L’Afrique que nous voulons. L’Aspiration 6 envisage un continent où l’égalité de genre est pleinement réalisée, où les femmes et les filles sont autonomisées, et où leurs droits sont protégés par des cadres juridiques réactifs et des systèmes judiciaires accessibles. Pourtant, trente et un ans après la Déclaration et le Programme d’action de Beijing, l’écart entre les engagements et la mise en œuvre demeure manifeste.
L’Afrique a enregistré des avancées incontestables. Une représentation politique accrue, des réformes législatives rehaussant l’âge légal du mariage, ainsi que la ratification du Protocole à la Charte africaine des droits de la femme en Afrique (dit Protocole de Maputo) par quarante‑six des cinquante‑cinq États membres, attestent de l’adhésion du continent à des normes transformatrices. Par ailleurs, l’adoption de la Convention de l’Union africaine sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes (AUCEVAWG) constitue une étape décisive vers la réalisation de la promesse portée par la Journée internationale de la femme : édifier un continent affranchi de la violence, où les femmes et les filles peuvent vivre dans la dignité et l’égalité
La nomination et l’élection de femmes aux plus hautes charges de l’État — notamment la récente accession de la première femme Chef d’État en Namibie — témoignent d’un paysage en mutation.
Cependant, les avancées demeurent inachevées tant que l’accès à la justice reste entravé. Pour de nombreuses femmes et filles à travers le continent, la quête de justice se solde non par une réparation, mais par des représailles. Elles se heurtent à des coûts prohibitifs, à des préjugés sexistes, à des obstacles procéduraux, ainsi qu’à l’instrumentalisation des systèmes juridiques visant à les réduire au silence, les sanctionner ou les épuiser. Ce phénomène — les représailles judiciaires — mine le socle même de l’État de droit. Il transforme les juridictions en lieux de victimisation secondaire et érige les mécanismes de protection des droits humains en structures inaccessibles. C’est cette réalité qui fonde et justifie l’action immédiate et résolue de la CADHP.
En 2024, la CADHP a adopté la Résolution ACHPR/Res.594 (LXXX) 2024, mandatant l’élaboration d’une Étude analytique conjointe sur les défis du posés par la défense des droits des femmes et des filles devant les organes africains des droits humains. Cette étude de référence est menée conjointement par la CADHP, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, et le Comité africain d’experts sur les droits et le bien-être de l’enfant. Elle constitue la première analyse experte et exhaustive des obstacles juridiques, procéduraux, institutionnels et socio culturels qui entravent l’accès des femmes et des filles à ces trois mécanismes régionaux de justice. Malgré un cadre normatif africain solide — incluant le Protocole de Maputo, la Charte africaine des droits et du bien être de l’enfant, et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples — le recours aux mécanismes régionaux pour contester les violations des droits des femmes et des filles demeure disproportionnellement faible. L’Étude conjointe en diagnostique les causes : persistance des écarts entre la ratification et la mise en œuvre des traités, faible nombre de requêtes introduites devant nos organes régionaux, exécution insuffisante des décisions, et complexité procédurale excluant celles qui manquent de ressources ou de connaissances juridiques. Plus encore, l’Étude propose des recommandations fondées sur des preuves pour renforcer l’accès, accroître le nombre de requêtes déposées et améliorer l’exécution des décisions. Elle constitue une feuille de route allant de l’exclusion à l’engagement, du silence à la réparation.
Aujourd’hui, la CADHP saisit l’occasion pour annoncer que le projet d’Étude conjointe a été lancé pour consultation publique (https://t.co/g0h1k3ZCU6I), et invite les États, les Institutions nationales des droits humains, les organisations de la société civile, les praticiens du droit, les universitaires, les survivantes et toutes les parties prenantes à soumettre leurs contributions d’ici le 20 mars 2026. Vos expertises, vos expériences et vos recommandations affineront cette Étude et renforceront son impact. Ce processus ne saurait être considéré comme achevé : il s’inscrit dans une démarche collective visant à édifier un système judiciaire véritablement au service de toutes les femmes et de toutes les filles. L’Étude conjointe constitue l’un des piliers de la stratégie globale de la CADHP, dont l’objectif est d’assurer aux femmes un accès à la justice affranchi de toute crainte.
Nous avons élaboré des Lignes directrices sur la lutte contre les violences sexuelles et leurs conséquences en Afrique, comprenant des chapitres dédiés à l’accès à la justice, aux réparations et à la protection contre les représailles. Nous avons adopté des résolutions de référence sur la protection des défenseures des droits humains contre les poursuites abusives et le harcèlement judiciaire, ainsi que sur le droit à un recours et à réparation pour les femmes et les filles victimes de violences sexuelles.
En dépit des obstacles persistants entravant l’accès des femmes et des filles à la justice, une jurisprudence transformatrice récente témoigne de progrès notables aux niveaux régional et national. Sur le plan régional, la décision rendue par la CADHP dans la Communication 480/14 — Senate Masupha et autres c. Lesotho — a consacré le caractère discriminatoire de l’exclusion des femmes de la fonction de cheffes traditionnelles investies d’autorité juridictionnelle, affirmant que leur participation égale aux systèmes de justice coutumière est indispensable à un véritable accès à la justice — au cœur même de la Journée internationale de la femme. Sur le plan national, l’arrêt novateur du Malawi dans AC (mineure) c. Le Procureur général a consolidé les droits sexuels et reproductifs des filles, illustrant comment une jurisprudence progressiste peut démanteler les barrières systémiques et promouvoir une égalité substantielle, en parfaite cohérence avec la promesse de la Journée internationale de la femme.
Nous réitérons notre appel pressant aux États afin qu’ils procèdent à l’intégration complète du Protocole de Maputo dans leurs ordres juridiques internes, qu’ils ratifient la Convention de l’Union africaine sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes (AUCEVAWG) pour en hâter l’entrée en vigueur, qu’ils instituent des juridictions et unités spécialisées dédiées au traitement des violences fondées sur le genre, qu’ils garantissent l’octroi d’une aide juridictionnelle gratuite, et qu’ils veillent à ce que les femmes puissent accéder à la justice sans subir ni exclusion économique ni intimidation.
Par ailleurs, nous enjoignons les États à harmoniser leurs politiques nationales avec l’Agenda 2063 et le Programme d’action de Beijing, et à rendre compte de manière exhaustive de la mise en œuvre de l’article 8 du Protocole de Maputo — consacrant le droit des femmes à un accès égal à la protection judiciaire et à un traitement équitable devant la loi.
En cette Journée internationale de la femme, il nous appartient d’aller au‑delà des discours. Agissons avec l’urgence que la justice exige. Veillons à ce que chaque femme et chaque fille qui sollicite protection auprès de nos juridictions nationales et de nos organes régionaux rencontre non pas des obstacles, mais des réparations effectives. Des droits privés de justice sont vides de sens. Une justice dépourvue d’action n’est qu’apparence. Une action sans responsabilité demeure insuffisante. Les instruments sont entre nos mains ; employons‑les pour édifier une Afrique où nulle femme n’est sanctionnée pour avoir recherché justice, où nulle fille n’est écartée d’un tribunal, et où la promesse d’égalité se réalise enfin, pleinement et avec courage. Pour TOUTES les femmes et les filles. Pour TOUTE l’Afrique !
Honorable Commissaire Janet Ramatoulie Sallah Njie
Rapporteure spéciale sur les droits des femmes en Afrique de la CADHP








